Comment le contrôle du récit s’exerce face à une désinformation ?

Nous sommes actuellement dans une période de transition significative où les anciennes formes de gestion de  l’information, telles que la censure traditionnelle et la monopolisation médiatique, s’effondrent. Cependant, un nouvel équilibre est encore en train d’être construit. Cela entraîne des défis et des opportunités pour différents acteurs, qu’il s’agisse de gouvernements, d’entreprises, d’organisations ou de simples citoyens. Dans ce contexte complexe, comprendre comment le contrôle du récit s’exerce face à la désinformation devient essentiel pour naviguer efficacement dans l’espace médiatique.

Le contrôle du récit à l’ère des réseaux d’intérêts : un champ de bataille fragmenté

Le basculement vers des réseaux d’intérêts a radicalement fragmenté l’espace médiatique, rendant plus difficile l’imposition d’un récit dominant. Cela ne signifie pas que le contrôle du récit a disparu, mais qu’il a évolué. Il est devenu plus conflictuel, plus adaptatif et plus intégré aux dynamiques spécifiques de chaque « groupe d’intérêt ». Ce changement marque une rupture avec le modèle traditionnel où un acteur puissant pouvait imposer une version unique des faits.

Évolution du contrôle du récit

Avant : Dans une ère de médias centralisés, un petit nombre  de médias pouvaient contrôler l’information et établir un récit dominant qui atteignait un large public.

Aujourd’hui : Le contrôle absolu est devenu pratiquement impossible. Chaque groupe ou  communauté interprète et amplifie l’information selon ses propres préoccupations, biais et intérêts. Ainsi, lorsqu’une désinformation émerge, le contrôle du récit repose désormais moins sur la censure ou l’imposition d’une vérité unique et plus sur des rapports de force entre individus et groupes d’influence. Cela crée un paysage médiatique où la pluralité des voix et des opinions coexiste.

La désinformation à l’ère de la polarisation : une compétition entre récits

Avec la disparition d’une pensée dominante unique, la désinformation ne remplace plus simplement une vérité absolue. Elle entre plutôt en compétition avec d’autres récits et narratifs existants, chacun trouvant un écho au sein de son propre réseau d’intérêts. Ce phénomène est particulièrement observable dans le cadre de la polarisation croissante des opinions sur diverses questions sociopolitiques.

Une désinformation n’écrase pas un récit dominant, elle alimente une une audience existante.

Dans un espace médiatique centralisé, une fausse information pouvait « remplacer » la vérité, créant un effet d’onde qui souvent éclipsait les faits avérés.

Dans un environnement médiatique fragmenté, cette même information erronée devient un outil au service d’une communauté qui cherche déjà à renforcer sa propre vision des choses. 

La lutte entre récits repose sur l’engagement et la viralité, plus que sur la véracité.

Dans le monde numérique, ce n’est pas nécessairement la vérité qui permet à un récit de s’imposer, mais sa capacité à générer du conflit et/ou de l’émotion, et de l’engagement. Les informations sensationnalistes, qui provoquent des réactions émotionnelles fortes, se propagent plus rapidement que des fact-checks détaillés et nuancés, simplement parce qu’elles exploitent mieux les mécanismes de partage et de viralité des plateformes sociales.

La fragmentation empêche l’effacement total d’un récit, mais permet des dominations locales.

Autrefois, une correction officielle pouvait réduire à néant ou presque une fausse information. Aujourd’hui, une vérité alternative peut prospérer dans une bulle algorithmique, même si elle est massivement démentie ailleurs. Une fausse information démentie par tous les médias mainstream peut continuer d’exister et se développer dans des espaces numériques alternatifs comme les groupes Telegram, WhatsApp ou des forums spécialisés.

Le contrôle du récit est fractionné. Ceux qui contrôlent un réseau d’intérêts contrôlent son récit interne, mais pas le récit global qui continue d’évoluer de manière chaotique et compétitive.

Qui contrôle le récit dans un monde « d’intérêts » ?

Si le « contrôle absolu » a disparu, cela ne signifie pas que le chaos total règne. Certains acteurs parviennent encore à orienter les récits, en jouant sur les dynamiques des réseaux d’intérêts. Le contrôle du récit devient alors une compétence stratégique qui nécessite une compréhension approfondie des nouvelles technologies de communication et des comportements humains.

Formes actuelles de contrôle du récit :

Le contrôle algorithmique (les plateformes et leur influence).

Les grandes plateformes telles que YouTube, Facebook, TikTok et X n’imposent pas un récit directement mais influencent quels récits gagnent en visibilité.
La personnalisation algorithmique sur les réseaux sociaux ne façonne pas directement nos pensées, mais reflète plutôt nos habitudes et nos comportements en ligne. Chaque utilisateur voit un fil d’actualité unique, construit en fonction de ses choix individuels, de ses préférences et de ses interactions passées, ce qui signifie qu’il est en grande partie responsable de sa propre consommation de contenu. 
Blâmer uniquement les plateformes est donc une simplification du problème.

En modifiant leurs algorithmes, les plateformes,  peuvent favoriser certains types de contenu tout en rendant d’autres plus difficiles à trouver, influençant ainsi l’équilibre des forces entre « groupes».  Par exemple, TikTok a modifié son algorithme pour limiter la propagation des contenus dits complotistes post-2020, mais ces derniers continuent d’exister ailleurs. 

Le contrôle par l’influence (leaders d’opinion et narrateurs dominants).

À défaut d’un récit dominant unique, certains influenceurs peuvent dominer des sous-espaces narratifs. Des figures publiques, qu’il s’agisse de journalistes, d’experts indépendants ou d’influenceurs engagés, peuvent imposer un récit fort dans leur communauté. Ces leaders d’opinion, tels qu’Elon Musk ou Joe Rogan, ont souvent un impact plus grand auprès de leurs audiences spécifiques que n’importe quel média traditionnel.

Le contrôle par l’occupation du terrain (la guerre de l’attention).

Aujourd’hui, gagner la bataille du récit ne signifie plus effacer un récit opposé, mais le noyer sous un flux constant d’autres narratifs. Par exemple, lors d’une crise politique, un gouvernement peut empêcher qu’un scandale prenne de l’ampleur en détournant l’attention avec d’autres polémiques ou en lançant des contre-feux médiatiques. Cette technique est particulièrement utilisée par des États autoritaires et des acteurs géopolitiques pour diluer une vérité gênante en l’enfouissant sous un flot de narratifs concurrents.

Comment le contrôle du récit s’exerce face à une désinformation ?

Lorsqu’une fausse information ou une manipulation informationnelle fait surface… Il faut se demander « quel récit va survivre et s’imposer dans les espaces d’intérêt clés ?». 

Stratégies pour maitriser un récit face à la désinformation

Ne pas avoir le réflexe de le combattre frontalement mais dévier le récit.

Un démenti direct peut parfois renforcer une fausse information en alimentant l’intérêt pour elle.
La stratégie  consiste donc à ne pas nier, mais plutôt à proposer un récit alternatif plus fort qui capte l’attention du public. 

Investir les espaces où le récit se construit.

Plutôt que d’attendre qu’une fausse information atteigne l’espace public mainstream, certains acteurs choisissent de pratiquer la veille et d’infiltrer les réseaux d’intérêts où ces récits émergent. Des organisations utilisent de plus en plus des plateformes comme , WhatsApp (Chaine) pour  contrecarrer des récits avant qu’ils ne deviennent viraux, en engageant des dialogues constructifs et en fournissant des informations précises.

Utiliser les dynamiques de viralité contre la désinformation.

Certains acteurs détournent les mécanismes qui propagent la désinformation pour contrer ses effets. 

Faire face à la désinformation ne repose pas sur la vérité absolue, mais sur la capacité d’un contre-récit à capter l’attention et à s’imposer dans la dynamique algorithmique des plateformes.

Le contrôle du récit est tactique, pas totalitaire

Nous ne sommes plus dans un monde où une pensée dominante unique impose sa version des faits. Au contraire, nous sommes plongés dans un conflit permanent entre « narratifs et récits » concurrents. La vérité ne s’impose plus par autorité, mais par engagement, timing et pertinence.
Les fausses informations  ne disparaissent pas, mais elles peuvent être noyées, déviées ou rendues inopérantes si la bataille du récit est bien menée.

Nos devons tous contribuer à renforcer l’esprit critique, encourager une consommation d’information complète, éclairée et cultiver des discussions ouvertes afin de défendre la vérité et les faits dans un paysage médiatique en constante évolution.

Par Ekedi Kotto Maka

Ekedi Kotto Maka possède 12 ans d’expérience  internationale en stratégie de contenu,  communication numérique et en analyse des médias sociaux. Experte dans l’étude des récits et leur influence sur la perception et la réalité, elle a collaboré avec des organisations et institutions pour résoudre des enjeux informationnels complexes.
En tant que fondatrice de Rectifa, elle développe des solutions de monitoring numérique , d’analyse  et des stratégies de riposte efficaces, renforçant le positionnement et le capital social des organisations.

Ekedi forme et encadre des équipes multidisciplinaires pour atteindre des objectifs ambitieux dans des contextes internationaux. Engagée à partager son expertise, elle accompagne les organisations dans un environnement numérique en constante évolution.