Il n’a même pas fallu 15 ans pour que le basculement informationnel que nous observons prenne la dimension qu’il occupe aujourd’hui.
Le contrôle du récit a toujours été un enjeu clé dans les dynamiques de pouvoir, qu’il s’agisse de politique, de guerre, d’économie ou de culture. Son évolution récente est marquée par des changements profonds dans les moyens de diffusion de l’information, la vitesse de propagation des récits et le rapport entre institutions et citoyens.
Avant 2010 :
C’était l’ère des médias traditionnels et du monopole institutionnel.
Avant 2010, le contrôle du récit était largement centralisé. Les grandes institutions médiatiques, politiques et économiques étaient les principaux acteurs capables d’imposer une vision dominante des faits.
- Médias mainstream dominants : Télévision, radio, presse écrite détenaient le monopole de l’information.
- Faible interaction du public : L’information était descendante et les citoyens avaient peu de moyens pour la contester ou proposer un contre-récit.
- Contrôle institutionnel fort : Gouvernements, grandes entreprises et groupes d’influence régulaient étroitement l’accès à l’information et la diffusion des récits.
- Impact des campagnes médiatiques lent : Un scandale ou une controverse mettait du temps à émerger et nécessitait un relais par les grands médias pour exister.
Quand on y repense, les guerres du Golfe et d’Irak ont été justifiées par des récits médiatiques centralisés, notamment via la télévision (CNN, Fox News), sans possibilité pour le public de les remettre en cause massivement en temps réel.
Entre 2010 – 2017 : Nous étions dans l’ère de la contestation numérique et des réseaux sociaux.
- L’émergence des réseaux sociaux et l’explosion des plateformes numériques bouleversent le rapport au contrôle du récit. L’information devient plus rapide, décentralisée et horizontale, et les récits deviennent plus difficiles à contrôler.
- Explosion des plateformes sociales : Twitter (2006), Facebook (2004, mais devient puissant après 2010), YouTube (2005), Instagram (2010) permettent à tout individu de produire du contenu et de proposer un contre-récit. Chacun devient émetteur et récepteur de contenus.
- Crise de confiance envers les médias traditionnels : Les grandes institutions perdent leur monopole, et l’émergence des fake news et des médias alternatifs initie la remise en question leur légitimité.
- Mobilisation instantanée et viralité : Les mouvements sociaux (#ArabSpring, #BlackLivesMatter, #OccupyWallStreet) utilisent les réseaux pour structurer des narratifs alternatifs et défier les récits officiels. La contestation des régimes autoritaires (Les Printemps arabes) est en partie amplifiée par Facebook et Twitter, contournant le contrôle des médias d’État.
- Algorithmes et bulles de filtre : Facebook et Twitter deviennent des espaces de bataille idéologique, où les algorithmes favorisent la polarisation et la viralité des récits extrêmes.
- Premières dénonciations d’ingérences numériques : La Russie est accusée d’influencer les élections américaines de 2016 via des campagnes de désinformation sur Facebook et Twitter.
Depuis 2018 : Nous sommes dans l’ère de la fragmentation et des guerres informationnelles instantanées.
À partir de 2018, le contrôle du récit devient un champ de bataille stratégique ouvert, avec des méthodes de plus en plus sophistiquées pour influencer l’opinion publique, manipuler l’information et contrôler les récits et les narratifs.
- Multiplication des fausses informations et des deepfakes : La désinformation devient plus ciblée et crédible, grâce à l’IA et aux deepfakes (vidéos truquées très réalistes).
- Guerres informationnelles : États et groupes d’influence s’affrontent en ligne pour imposer leurs récits (Russie-Ukraine, Chine-Occident, crise sanitaire Covid19).
- Hyper-fragmentation de l’information : TikTok, Telegram, WhatsApp, Reddit, et des plateformes alternatives deviennent des écosystèmes narratifs autonomes, rendant impossible un récit global unique.
- Méfiance généralisée : Avec la polarisation, aucun acteur ne détient plus la confiance absolue du public. Chaque version des faits est contestée, et la distinction entre vérité et manipulation devient floue.
- Intervention des plateformes : Facebook, Twitter/X et YouTube mettent en place des systèmes de modération, parfois accusés de censure ou de biais idéologique. Jusqu’à l’avènement de Donald Trump en 2025.
Post 2025 :
Les règles du jeu de l’information ne seront certainement plus humaines…
Nous serons dans l’ère de l’hyper-personnalisation et de l’IA informationnelle, où les réalités parallèles générées et l’information algorithmique totale pourront façonner notre vision du monde.
Le futur du contrôle du récit sera donc marqué par les évolutions technologiques et des batailles narratives toujours plus complexes.
- L’IA sera instrumentalisée davantage : Des IA avancées comme les ChatGPT et MidJourney de ce monde, permettront de générer du contenu ultra-réaliste, rendant la désinformation encore plus sophistiquée.
- L’hyper-personnalisation des récits : Les algorithmes vont proposer des récits sur-mesure, rendant le débat public encore plus fragmenté. Politique, science, conflits ou culture : chaque individu reçoit un flux d’informations aligné sur ses biais, renforçant la polarisation et rendant le dialogue impossible. Nous ne partagerons plus une vérité commune, mais des narratifs parallèles incompatibles.
- Démultiplication des plateformes et de la cryptographie : L’essor des plateformes décentralisées et cryptées va rendre le contrôle du récit encore plus difficile pour les États et médias traditionnels.
- Guerre cognitive et influence psychologique : L’avenir du contrôle du récit va aussi passer par des techniques de persuasion de masse, utilisant des outils psychologiques et neurologiques pour influencer les comportements en profondeur.
Le contrôle du récit est passé d’un monopole institutionnel (avant 2010) à une lutte ouverte et fragmentée (depuis 2018). Le défi majeur sera de distinguer la vérité de la manipulation dans un monde où l’information est une arme stratégique.
Par Ekedi Kotto Maka
