De médias/réseaux sociaux à médias/réseaux d’intérêts

L’évolution : du « social » au « personnalisé »

1. Les débuts : les réseaux sociaux « classiques »  (2004 – 2015)

À l’origine, Facebook, Twitter, Instagram, et même YouTube avaient une dimension réellement « sociale ». On s’y connectait pour échanger avec des proches, voir ce que faisaient nos amis, partager des moments de vie. Il y avait une mixité des contenus, on était exposé à une variété de contenus qui ne correspondait pas forcément à ce que nous regardions le plus, aimions, partagions le plus ou recherchions le plus. Les interactions étaient principalement relationnelles, tournées vers l’échange personnel.

2. Le tournant algorithmique et la segmentation (2015 – 2020)

Avec l’explosion des algorithmes de recommandation, les plateformes ont commencé à optimiser le temps passé sur elles en montrant des contenus dits plus « addictifs ».

  • Naissance des bulles : plutôt que de voir ce que font nos amis, nous commençons à voir ce qui nous plaît déjà, ce qui nous conforte dans nos idées.
  • Facebook, de l’espace social au champ de bataille idéologique : Facebook, qui était un lieu d’échange avec des proches, est devenu une source d’actualités et de débats, créant des tensions, des clashs et une polarisation croissante.

L’ère des « réseaux d’intérêts » (2020 à aujourd’hui)

Merci TikTok? 

Depuis 2020-2021 environ, on observe un basculement vers des espaces numériques centrés sur les intérêts personnels plutôt que sur les liens sociaux directs :

  • TikTok : le réseau de l’algorithme, pas des amis → Sur TikTok, le contenu est roi, pas les connexions sociales. L’algorithme crée un feed hyper-personnalisé où l’on peut passer des heures sans jamais voir un ami, juste du contenu aligné sur tes recherches, préopccupations ou intérêts.
  • YouTube et Reddit : les communautés d’intérêt avant tout → Sur Reddit, Discord, Telegram, et même YouTube, on ne suit plus des gens, on suit des sujets.
  • Twitter, puis X : la radicalisation des conversations → Le réseau est devenu un espace de communautés polarisées.  Chacun vit dans sa bulle d’intérêts
  • Facebook : l’effondrement du social au profit des groupes → Le fil d’actualité est devenu un agrégateur de contenus, et les groupes Facebook sont eux-mêmes des réseaux thématiques (jardinage, complotisme, parentalité…).

Vers une reconfiguration des espaces informationnels

Nous ne sommes pas simplement passés d’un modèle social à un modèle d’intérêts, mais plutôt à une reconfiguration complète des espaces informationnels, où les dynamiques d’engagement, de persuasion et d’influence ont changé de nature.

1. L’individualisation du récit collectif

L’un des effets majeurs de cette transition est que les récits dominants ne sont plus façonnés par des institutions centralisées (médias, gouvernements, experts), mais par une agrégation décentralisée d’intérêts individuels.

Avant, les médias traditionnels créaient une vérité partagée, qui, même si elle était contestée, servait de référence commune. Aujourd’hui, les récits sont construits de manière fragmentée, à partir des contenus que chacun consomme dans sa bulle algorithmique. Les tendances ne sont plus imposées par les élites, mais émergent de l’accumulation des préoccupations individuelles, amplifiées par les algorithmes et les communautés d’intérêts.

Conséquence : On assiste à une multiplication des vérités concurrentes, et non à une simple disparition d’une vérité commune. Les récits dominants existent toujours, mais ils sont contestés en permanence et doivent coexister avec des récits alternatifs.

2. Une transformation du pouvoir d’influence

Ce basculement vers des réseaux d’intérêts ne signifie pas qu’il n’existe plus de contrôle du récit, mais que ce contrôle est devenu plus diffus et plus stratégique.

Avant :Le contrôle du récit était vertical → Il reposait sur des médias centralisés, des figures d’autorité, et des narratifs bien établis.

Les publics étaient relativement passifs → Ils recevaient l’information et débattaient dans des cadres maîtrisés (tribunes, talk-shows, éditoriaux, débats télévisés).

Aujourd’hui : Le contrôle du récit est horizontal et algorithmique → Il ne repose plus sur une autorité unique, mais sur la manière dont les plateformes amplifient ou restreignent certains contenus.

Les publics sont actifs et auto-organisés → Des récits émergents des réseaux eux-mêmes, créant une dynamique d’auto-renforcement où ce qui devient dominant dépend du niveau d’engagement collectif plutôt que d’une décision éditoriale centrale. Conséquence : Ceux qui veulent contrôler un récit ne doivent plus seulement communiquer, mais jouer avec les dynamiques d’engagement algorithmique et communautaire pour que leur message prenne racine dans les réseaux d’intérêts pertinents.

Un espace d’information où coexistent plusieurs réalités

L’idée que nous allons vers une disparition de la vérité partagée serait simpliste. Ce qui se passe, c’est que différentes vérités coexistent et sont en compétition permanente.

Les réseaux d’intérêts ne sont pas totalement fermés : il existe des zones de friction où des idées concurrentes s’affrontent, mais la manière dont elles s’affrontent a changé (guerres culturelles, trolls, clashs sur X, threads analytiques, vidéos virales, etc.).

De ce fait, nous ne vivons pas dans un monde sans vérité, mais dans un monde où les vérités doivent se battre en permanence pour exister et être reconnues comme légitimes.

Où en sommes nous ? Une bataille des récits toujours plus fine et psychologique

Nous ne sommes pas simplement dans un éclatement de l’espace médiatique, mais dans une nouvelle ère où le combat pour imposer un récit devient plus subtil, psychologique et stratégique.

  1. La persuasion est algorithmique et psychologique : Le but n’est plus simplement d’avoir un message fort, mais d’insérer un message au bon endroit, dans le bon réseau d’intérêts, au bon moment, avec le bon levier émotionnel.
  2. Le rôle des influenceurs et des micro-communautés a explosé chez les moins de 40 ans : Comme la confiance dans les grandes institutions s’effondre, les figures de niche et les leaders d’opinion locaux (influenceurs, experts indépendants, activistes, podcasteurs) ont un pouvoir d’influence supérieur aux médias traditionnels.
  3. Les récits ne sont plus figés, mais adaptatifs : Ceux qui réussissent à contrôler l’information ne sont pas ceux qui imposent un message fixe, mais ceux qui savent faire évoluer leur message en fonction des interactions avec leur public.
  4. Les IA conversationnelles vont remodeler la perception de la réalité : Avec des modèles comme ChatGPT, MidJourney et les futurs agents intelligents, il est possible de produire du contenu narratif à la demande, hyper-personnalisé et persuasif, modifiant encore davantage notre relation à l’information.

Nous sommes dans un monde où les récits doivent se battre pour exister

Nous ne sommes pas simplement passés de réseaux sociaux à réseaux d’intérêts, nous avons changé de dynamique dans la construction du savoir, du pouvoir et de l’influence.

Ceux qui veulent imposer une vision du monde doivent comprendre et s’intégrer aux réseaux d’intérêts plutôt que d’essayer de les combattre de front.

Le contrôle du récit est aujourd’hui une guerre d’usure où l’important n’est pas de prouver qu’on a raison, mais de faire en sorte que son récit devienne celui qui structure les perceptions et les décisions.

Le futur ne sera pas un chaos informationnel total, mais une bataille continue où seuls les récits les plus pertinents et les mieux adaptés survivront. Nous entrons donc dans une ère de guerre cognitive permanente, où la vérité n’est plus un fait, mais un processus dynamique et conflictuel, et où la capacité d’adaptation narrative sera la clé du pouvoir informationnel.

Par Ekedi Kotto Maka

Ekedi Kotto Maka possède 12 ans d’expérience  internationale en stratégie de contenu,  communication numérique et en analyse des médias sociaux. Experte dans l’étude des récits et leur influence sur la perception et la réalité, elle a collaboré avec des organisations et institutions pour résoudre des enjeux informationnels complexes.
En tant que fondatrice de Rectifa, elle développe des solutions de monitoring numérique , d’analyse  et des stratégies de riposte efficaces, renforçant le positionnement et le capital social des organisations.

Ekedi forme et encadre des équipes multidisciplinaires pour atteindre des objectifs ambitieux dans des contextes internationaux. Engagée à partager son expertise, elle accompagne les organisations dans un environnement numérique en constante évolution.